dimanche 11 novembre 2012

Voyage à l'ouest de la France

Bretagne. Région où je n’ai jamais mis les pieds mais de laquelle j’ai toujours entendu des louanges, pas plus tard que quelques jours auparavant de la bouche de Nath, de retour d’une semaine à St-Malo. En principe pas disponible, un incroyable concours de circonstances me laisse presque totalement libre le mois d’avril. Une aubaine ! Période bénie pour le ski de randonnée, à moins que le mauvais temps s’installe durablement pour une mousson printanière, comme c’est précisément le cas. L’heureux concours de circonstance ne serait pas providentiellement total si Sylvain n’avait organisé un périple cycliste sur deux semaines, réalisant l’un de nos vieux projets : relier la Bretagne au pays Basque, soit Brest à Hendaye, en longeant la côte Atlantique. Léger coup d’œil à la météo, qui confirme le mauvais temps sur les Alpes (tant mieux pour le ski, qu’il sera joli le mois de mai). Le doute n’est plus permis, je rejoindrai Sylvain lundi 16 à Rosporden, par une grande diagonale nationale sur le chemin de fer.

Avec la réservation d’une place en compartiment vélo à bord des TGV, je devrai changer de gare à Paris : arrivée gare de Lyon, redémarrage depuis Montparnasse. Il faudra donc pédaler vingt minutes dans la capitale. Vélo harnaché des sacoches, ce sont les premiers coups de pédales de ces dix jours d’oisiveté itinérante. Montparnasse m'évoque immanquablement l'Amoureux de Paname de Renaud. Cette petite provocation n’est pas forcément gratuite, car il convient, avant de louer aveuglément l’écologie de "boulevard", de mettre dans la balance de l’aseptisation de l’espace public l’équité sociale et le bien être de l’autochtone.

Et puis, n’étant pas équipé d’une vessie de grande capacité, je suis moi aussi nostalgique des pissotières, bien que ne les ayant que peu connu. Désormais, uriner en ville est payant, comme dans les gares. Ce petit soulagement universel n’a pas échappé à l’irrépressible marchandisation ambiante. La fatalité, sans doute.

C’est d’un air léger que je déambule sur les pavés et le macadam, sous le soleil parisien, tel un ovni au milieu de la circulation paresseuse du lundi midi. Comme je ne me rappelle pas avoir déjà transité par la gare Montparnasse, je découvre un peu circonspect ce lieu banal voire un peu triste. J’aurais finalement préféré découvrir la gaze St Lazare, même si elle a fait l’objet d’une rénovation en forme d'ode à la consommation. Toujours cette foutue fatalité.

La rame TGV qui assure la liaison Paris – Nantes a subi le fameux relookage intérieur made by Christian Lacroix. Il fallait au moins ça ! Je constate que la voiture bar a rétréci (au profit de 8 places assises) et que les tabourets ont disparu, ce que me confirme le tenancier un brin dépité : ce n’est pas fonctionnel, et la campagne nationale a été stoppée en raison du manque de confort et de sécurité des nouveaux sièges. Gageons que le préjudice financier soit faible, car il s’agit encore (pour combien de temps ?) d’un bien commun, dont notre bienveillante instance supranationale a déjà scellé le sort depuis belle lurette.
Dans le train, l’individualisme est ostentatoire, avec la déferlante des smartphones, netbooks, tablettes etc. Aux antipodes du message clairvoyant de Jacques Généreux, lui qui préconise «des liens plutôt que des biens». Ce n’est pas non plus Hervé Kempf qui me contredira, dont la lecture de l’un des derniers essais égaye mon voyage.




"Réseau exploité par la SNCF". Allusion on ne peut plus explicite.











Sylvain m’accueille à la gare de Rosporden en fin de journée. Son visage trahit les beaux moments déjà passés sur les routes bretonnes sur sa petite reine depuis deux jours.Nous faisons étape chez son ami Vincent, qui nous accompagnera deux jours sur les routes.

La météo est mitigée pour ce premier jour : pluie pour démarrer, éclaircies pour finir. La moindre pause est prétexte à une rencontre sympa. Tel troquet nous offre gentiment du fard aux pruneaux, tel badaud nous raconte ses aventures cyclistes passées ou son amour des Alpes.

Nous passons notamment par Hennebont, où ressurgit de loin le souvenir du gars Pelot. C'est ainsi que Tri Yann et Hugues Aufray nous accompagneront plusieurs jours.



Les routes de la campagne bretonne sont jalonnées de chapelles et de croix, plus ou moins bien entretenues. En y prêtant attention, le moindre muret couvert de lierre recèle une croix ou un calvaire.

 
 Nous passons à Ste Anne d’Auray où nous restons béat devant la formidable basilique, et arrivons, avec Vincent maintenant, dans un chaleureux gîte à Sulniac, au terme de 120 km. Soyons réaliste, la demi-finale de ligue des champions (on ne se refait pas) n’arrivera pas jusqu’au fin fond de cette campagne. Tiens, un décodeur ? Qui fonctionne !? La demi-finale ne nous échappera pas !



Mercredi 18, nous démarrons avec entrain sous la bruine bretonne. C’est d’une sono hurlant en plein air Debout les gars ! dont nous aurions besoin pour émerger de notre torpeur humide. Les grains nous poursuivent et lâchent leurs averses le matin puis le ciel s’éclaircit progressivement. Au détour des marais salants, Guérande est à nous !

marais salants à Guérande

Après une courte visite, nous prenons la direction du Croisic où nous attend François pour la suite du périple. L’ignoble vent de face n’empêchera pas nos retrouvailles, dignement célébrées autour de cidre et d’abondantes crêpes.






C’est encore sous une météo mitigée que nous décollons du Croisic jeudi matin. Une fois n’est pas coutume, le vent daigne nous pousser dans le dos. Comme chaque jour, nous prions pour que les grains en gestation au large prennent une autre direction que notre caravane. Nos souhaits sont parfois exaucés, parfois pas… Au moins sommes-nous rompus aux manips : avec ou sans la veste, avec ou sans le sur-pantalon étanche, avec ou sans la capuche, avec ou sans les lunettes, etc. 


Aujourd’hui nous sommes préoccupés par le passage de l’estuaire de la Loire, entre St Nazaire (au nord) et St Brévin (au sud), par l'impressionnant pont de Saint Nazaire long de 3.3 km, mais surtout à 60 m du niveau de l'océan. Son franchissement peut d’une simple formalité se métamorphoser en épreuve insurmontable si le vent s’en mêle, chose fréquence dans ce goulot d’étranglement ouvert aux vents atlantiques. La tendance météo du moment est plutôt de nature à aiguiser nos craintes. Au-delà de 80 km/h de vent, le pont est fermé aux vélos, puis à toute circulation. Récemment, une semi-remorque s’est retrouvée suspendue dans le vide, déplacée par une forte bourrasque.

Ne pas franchir l’estuaire par ce pont signifierait un détour d’une centaine de km. Nous devons passer. Et par la combinaison de facteurs favorables, nous passerons avec une insolente réussite.Nous bénéficions d’une large période ensoleillée avec vent faible, et surtout d’une voie entièrement libre car officiellement fermée aux voitures pour cause de travaux. Ces derniers contournés dès le départ, l’étroite bande cyclable ad hoc va se transformer en large voie dédiée où nous roulons à trois de front. Une rigolade ! Les grains n’ont qu’a bien se tenir, loin au large.

La traditionnelle récompense de mi-journée viendra à point nommé à St Brévin : farniente autour d’un plat du jour + bière + dessert + café + dessert + café (et ainsi de suite).

En cette période pré-électorale, la lecture de la presse est notre divertissement quotidien au café du matin ou au resto du midi. De canard en canard, nous découvrons avec effroi (sic) que l’ouest de la France n’est pas épargné : la médiocrité et la servilité des médias au pouvoir (de leur propriétaire) y sont autant criantes qu’au niveau national.


A partir de Pornic, nous empruntons la vélocéan : c'est le tronçon Loire Atlantique du grand itinéraire cyclable de la vélodyssée, qui rallie l'Angleterre au pays Basque.


A environ 100 km du point de départ et au terme d’un combat féroce contre le vent, nous trouvons une ferme-auberge isolée aux alentours de Boin. Nous sommes entrés en Vendée. Excellents accueil et cuisine, au large d’une énorme cheminée. Le gérant, originaire des Hautes-Alpes, a vu jadis s’effondrer son projet de gîte en face de St Jean Monclar (04) et s’est exilé en Vendée pour rénover et développer une ferme-auberge. Le retour dans les Alpes est prévu pour bientôt, à la retraite. Le monde est petit !

A la ferme, mention spéciale pour le cochon vietnamien de compagnie : petit mais trapu, assez laid, très vorace mais peu goutû. C’est donc un animal de compagnie vite encombrant…. Fatigué de l’entretenir en pure perte, son propriétaire tenta bien de lui rendre son autonomie (comprendre "l’abandonner") à plusieurs km de là, au milieu des marais. Peine perdue : franchissant les fossés et aidé par son puissant odorat, tel un matou, le cochon revint parmi les siens, toujours vivant.


Depuis quelques jours, une douleur persistante me gêne à la rotule. Ce vendredi matin, la douleur devient aigue et il est inenvisageable pour moi de poursuivre à vélo. Les amis me laissent à Challans et poursuivent la route (160 km pour eux sur la journée), tandis que je prendrai le train pour les retrouver en fin de journée à la Rochelle. Selon les urgences de Challans, a priori rien de très préoccupant mais il serait préférable de laisser reposer un peu avant de tenter de reprendre la route. Une journée de repos à la Rochelle est votée à l’unanimité. Visite, farniente, courrier et observation des voiliers en perdition rempliront la journée. De visu, la Rochelle, place forte du protestantisme aux XVIème et XVIIème siècles, présente un aspect riche : patrimoine entretenu, centre-ville propre, jeunesse vivante. Cinq boules de glaces ne seront pas de trop pour appréhender l’inaction. La douceur du repos s’achève autour d’un diner local : coquillages, bigorneaux, vins, à l’issue duquel nous avons la chance de nous laisser raconter les péripéties de la vie d’ostréicole par un couple de retraités. En déclin, l’activité a connu les méfaits, d’un point de vue humain et emploi, de l’avènement d’une ère industrielle.


Les choses sérieuses reprennent le lendemain matin. L’étape est relativement courte – 70 kms – et nous fait notamment visiter Rochefort, au lustre passé. Les amis m’y retrouvent à la gare (au lustre d’antan elle aussi), ayant pour ma part fait un bout de trajet en train pour économiser le genou récalcitrant (arthrisant ?). Dans le dédale urbain désert, un bruit aigu en provenance du vélo de Sylvain heurte nos oreilles : schloiiing ! Trois rayons de sa roue arrière viennent de rendre l’âme. Le réglage de fortune de Foifoi empêchera temporairement le voilage et le sceau de s’intensifier.


Le mythique pont transbordeur étant malheureusement en panne, nous franchissons la Charente sur le pont routier. Après une visite de l’ancienne cité fortifiée de Brouage, au large de laquelle nous saluons notre ami le pélican au jabot extensible, puits sans fond pour de nouvelles victuailles, et souvent accompagnés du vent de face, nous arrivons à Marennes, capitale des huitres. Le résultat électoral ne nous échappe pas ; c’est comme prévu le libéralisme et la soumission au pouvoir bancaire qui sortent vainqueurs (représentées par les deux camps en finale). Ce grand suspense évacué, revenons-en à nos huitres et aux délices du coin, puis au repos bien mérité au camping.

Lundi 23, Royan marque une étape importante, avec le franchissement en bac de l’estuaire de la Gironde en mi-journée. Au réveil, le temps est... maussade. Idéal pour franchir le haut viaduc de la Seudre, cinglés par de virulentes averses poussées par un vent violent. Le petit déjeuner à Ronce les Bains nous épargne une partie de la douche, mais c'est néanmoins sous la pluie qu'il nous faut repartir. En avant ! Encore une belle occasion de constater que nous n'avons rien à craindre mentalement.
Pendant que la météo s'arrange, nous suivons la belle piste cyclable en pinède au large de la Côte Sauvage. Ca commence à sentir bon les Landes. Une halte providentielle nous permet de réparer les rayons de Sylvain, dans une boutique des plus sympa et compétente.

Quelques temps plus tard, à l’approche de Royan, la chaine et le dérailleur de François explosent dans une montée. Broutille pour "magic Foifoi" qui ne recule devant aucune réparation, bricolage, soins, opération chirurgicale… La chaine reconstituée, c’est donc en « mono vitesse » qu’il terminera l’étape.

Vent violent, grains, houle : les conditions sont extrêmes pour la traversée de la Gironde. Puis les pistes cyclables landaises nous déroulent leur tapis d’asphalte au milieu des pins. A l’ouest, l’océan déchainé apparait parfois au détour de courbes où le vent n’accepte manifestement pas notre présence…

piste cyclable Landaise
L’arrivée à Soulac est synonyme de réparation durable du dérailleur de François dans un atelier équipé. Toute sa force de persuasion sera nécessaire pour que les artisans acceptent de rogner la pièce métallique du dérailleur Shimano neuf afin de l’adapter à l’armature de son vélo, autrefois ramené de Serbie.

Le trajet jusqu’au camping est l’occasion d’expériences amusantes sur le front de mer. Face au vent, la lutte est terrible pour gagner quelques mètres. Dos au vent, aucun mouvement n’est nécessaire pour rouler à une allure déjà convenable.


L’ensemble de ces petits tracas nous ont fait prendre un peu de retard sur l’itinéraire prévu. La journée du mardi, la dernière pour François et moi, doit nous emmener jusqu’à Arcachon. Le coucher de soleil depuis le sommet de la dune du Pilat était même au programme avant les séparations, mais un sursaut de réalisme nous fait viser Audenge comme objectif final avec tout de même plus d'une centaine de kms.

- 5 mn avant une belle gamelle collatérale...
En cette matinée relativement ensoleillée, le genou devient très douloureux. Comme disait Lionel Terray pris dans la tempête au sommet du Charbonnel : sans être dramatique, la situation devient préoccupante. Nous mettons en place ce que nous avions déjà brièvement expérimenté à la Rochelle : le tractage de l’infortuné cycliste, à l’aide d’une cordelette tendue entre la selle du tracteur (Sylvain ou François) et le guidon du tracté (moi). Que sont mes amis généreux !

 

Nous engloutissons ainsi une route militaire très roulante, puis découvrons dans la pinède une piste cyclable du troisième type. 50 cm de large et partiellement défoncée ! Il s’agirait en fait de vestige de la seconde guerre mondiale (à confirmer).














vélo tracté !


Lacanau-océan sera notre pause déjeuner, face aux rouleaux de l’Atlantique. Les pistes cyclables sont ensuite très roulantes, à coup de lignes droites de plusieurs kms. Le genou crie encore à l’agression. L’imagination de Foifoi s’en trouve stimulée : le tractage entre alors dans une ère industrielle. L’attelage devient double avec deux tracteurs côte à côte, grâce à la cordelette doublée. Le croisement d’autres cyclistes peut s’avérer délicat mais l’effort est mieux réparti. Pour moi aussi l’effort est mieux réparti, puisque je ne pédale plus…


Une pause crevaison plus tard (pour ma pomme), nous arrivons enfin à Audenge. A la clé, encore un repas gargantuesque et une dernière nuit sous la tente.






Il ne reste que 6 km mercredi matin pour rejoindre la gare de Biganos (à quelques km d'Arcachon), où François et moi reprenons le train pour Chambéry, tandis que Sylvain continuera le périple jusqu’à son terme : Hendaye (prononcer « Hyundai ! »).

Ce voyage à l’ouest de la France s’est inévitablement mué en ode à notre beau pays. Comment rester insensible à la variété des paysages (pour partie façonnés par l’Homme), à la gastronomie, à la chaleur humaine rencontrées ? Amitié, effort, rencontres… l’énumération pourrait être longue, aussi je préfère conclure ce récit en appelant de mes vœux d’autres voyages du même type. Que la réalisation de projets futurs ne manque pas de nous réunir à nouveau !

2 commentaires:

  1. ça valait le coup d'attendre... bravo pour vos périples "fait en France".

    Loïc

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  2. Quelle plume ! Super CR pour ce projet en ode à l'amitié et notre beau pays (oui Loïc, bien vu !) Sylvain

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