dimanche 27 juin 2010

Comprendre le pouvoir



On ne présente plus Noam Chomsky, aperçu chez Taddéï lors de son récent passage en France.
Les trois Mouvements de Comprendre le pouvoir regroupent des échanges allant de la fin des années 80 à la fin des années 90. La grande force de Chomsky est d'argumenter son discours avec une multitude de faits. Ainsi les démonstrations sont concrètes et convaincantes.

Le Tome 1 traite du progrès du militantisme dans la transformation du monde, et le rôle que jouent les médias pour modeler nos façons de penser, lors de discussions en avril 1989. Morceaux choisis :

Ainsi, ce que font effectivement les médias, c’est prendre l’ensemble des postulats qui expriment les idées fondamentales du système de propagande, que ce soit à propos de la Guerre Froide ou du système économique ou de « l’intérêt national », et de présenter alors un espèce de débat à l’intérieur du cadre : ainsi le débat ne fait qu’augmenter la force des postulats, en les incrustant dans l’esprit des gens comme s’ils constituaient le spectre tout entier des opinions possibles. Alors, vous voyez, dans notre système, ce que vous pourriez appeler la « propagande d’Etat », n’est pas exprimée comme telle, comme ce serait le cas dans une société totalitaire : mais elle est plutôt implicite, présupposée, elle fournit le cadre des débats qui sont admis dans la discussion dominante.

Prenez l’idée que les Etats-Unis défendent la « démocratie » partout dans le monde. Bon, dans un certain sens, c’est vrai. Mais qu’est-ce que cela signifie ? Lorsque nous soutenons la « démocratie », que soutenons-nous ? Est-ce que la démocratie équivaut à dire que la population participe à la conduite du pays ? Evidemment pas. Par exemple, pourquoi la Salvador et le Guatemala sont des Etats « démocratiques » et non le Nicaragua [sous le régime Sandiniste] ? […] Et bien il existe un critère : au Nicaragua [sous les Sandinistes], les membres du monde des affaires ne sont pas représentés aux commandes de l’Etat comme ils le désireraient, donc ce n’est pas une « démocratie ». Au Salvador et au Guatemala, les gouvernements sont dirigés par les militaires au profit des oligarchies locales – les propriétaires terriens, les riches hommes d’affaires, les professionnels ambitieux – et ces gens là ont partie liée avec les Etats-Unis et c’est pourquoi ces pays sont des démocraties.

Notons que la prise de conscience écologique était déjà effective, et ce depuis les années 60-70 :

La réalité est que sous les conditions capitalistes – ce qui signifie la maximalisation des gains à court terme – on finira par détruire l’environnement : la seule question est de savoir quand. […] Traiter ce problème va exiger des changements sociaux de grande ampleur, d’une nature presque inimaginable. D’abord, cela va certainement exiger une planification sociale à grande échelle et cela signifie une planification sociale participative, si cela veut être un peu sérieux. Cela va aussi exiger que les êtres humains reconnaissent en grande partie qu’un système économique dirigé par la cupidité va vers son autodestruction. Cela signifie aussi que d’énormes changements socio-psychologiques devront avoir lieu si l’espèce humaine veut survivre plus longtemps.

Le nationalisme auquel nous (Etats-Unis) nous opposons n’a pas besoin d’être de gauche, nous sommes tout autant opposés au nationalisme de droite. Je veux dire que lorsqu’il y a un coup d’état militaire de droite qui cherche à placer un pays du tiers monde sur la voie d’un développement indépendant, les Etats-Unis vont aussi essayer de détruire ce gouvernement : nous nous sommes opposés à Péron en Argentine par exemple. Ainsi, malgré ce que vous entendez toujours, l’interventionnisme américain n’a rien à voir avec la résistance à l’expansion du « communisme », c’est l’indépendance à laquelle nous sommes toujours opposés partout, et pour une bonne raison. Si un pays commence à prêter attention à sa propre population, il ne va pas prêter une attention convenable aux besoins primordiaux des investisseurs américains. Ces priorités là sont inacceptables, donc ce gouvernement va simplement devoir disparaître.
Et les effets de cet engagement sont dramatiquement clairs : il ne faut qu’un instant de réflexion pour réaliser que les régions qui ont été le plus sous contrôle américain sont parmi les plus horribles régions du monde. Par exemple, pourquoi l’Amérique centrale est-elle un tel musée des horreurs ? […]
En fait, si on regarde les pays qui se sont développés dans le monde, il y a un simple petit fait qui devrait être évident pour n’importe qui après cinq minutes d’observation : les pays qui se sont développés économiquement sont les seuls qui n’ont pas été colonisés par l’occident ; tous les pays qui l’ont été sont ruines complètes. Ainsi le Japon fut le seul pays qui ait pu résister à la colonisation européenne et c’est la seule partie du tiers monde traditionnel qui se soit développé. […] Le Japon a eu son propre système colonial aussi, soit dit en passant, mais ses colonies se sont développées, et cela parce que le Japon ne les a pas traitées de la façon dont les puissances occidentales ont traité leurs colonies. Les Japonais étaient des colonisateurs très brutaux, ils n’étaient pas très gentils, mais ils ont néanmoins développé leurs colonies économiquement ; les occidentaux ont simplement pillé les leurs.


Le deuxième tome s'attache à démonter des mécanismes bien rôdés qui permettent le contrôle sournois de la population. En réaction à ses mécanismes, Chomsky développe des perspectives pour s'émanciper de la dynamique liberticide de l'élite au pouvoir. Discussions recueillies entre 1990 et 1996.

Rappelez-vous que les médias ont deux fonctions fondamentales. L’une est l’endoctrinement des élites, pour s’assurer qu’elles ont les idées qu’il faut et qu’elles savent servir le pouvoir. En fait, les élites sont généralement la partie la plus endoctrinée de la société, parce que ce sont elles qui sont le plus exposées à la propagande et qui prennent vraiment part au processus décisionnel. Pour elles, il y a le New York Times, le Washington Post, le Wall Street Journal et ainsi de suite. Mais il y a aussi les médias de masse, dont la mission principale consiste à se débarrasser du reste de la population – à le marginaliser et à l’éliminer, de façon à ce qu’il n’interfère pas dans le processus décisionnel. Et la presse conçue dans ce but sont les sitcoms, le « National Enquirer », le sexe et la violence, les bébés à trois têtes, le football et tout ce genre de choses.

Sur l’action des militants : « A ce stade là, vous devrez – comme nous le devrons à un moment ou un autre – vous rendre à l’évidence que l’institution la plus totalitaire de l’histoire de l’Homme – ou presque – c’est probablement une multinationale : c’est une institution gérée par un pouvoir central dans laquelle le schéma de l’autorité suit un ordre rigoureux du haut vers le bas. Le contrôle est aux mains des propriétaires et des investisseurs ; si vous êtes à l’intérieur de l’organisation, vous recevez des ordres du niveau supérieur et vous les faites suivre vers le niveau inférieur ; si vous êtes à l’extérieur, il n’existe qu’un faible contrôle populaire qui, de fait, s’érode très vite.

La meilleure réponse est donc la même que pour le reste : nous devons développer des organisations populaires stables, cultiver la curiosité, l’engagement, le militantisme, la solidarité, autant de choses qui pourront nous soutenir dans ces luttes et nous aider à faire tomber quelques-unes des barrières qui ont été dressées pour nous diviser et détourner notre attention.

Dans le troisième volume, Chomsky approfondit les thèmes qui lui sont chers : démythifier les charlatanismes intellectuels, démonter les mécanismes du pouvoir.

Le concept même de planification sociale, de planification rationnelle dans l’intérêt des hommes, est considéré comme quasiment subversif. Pourtant, c’est la seule chose qui pourrait peut-être sauver les gens : une planification sociale rationnelle, menée par des gens fiables représentant la totalité de la population, et pas par l’élite des hommes d’affaire. Une démocratie, autrement dit –c’est un concept que nous ne possédons pas.
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Sur la nature humaine :
Nous savons que la nature humaine, la vôtre et la mienne incluses, peut aisément transformer les gens en tortionnaires assez efficaces, en bouchers ou en esclavagistes. Nous le savons, inutile d’aller loin pour chercher des preuves. […] Dans la mesure où cette affirmation est vraie, elle n’est tout simplement pas pertinente : la nature humaine a aussi la capacité de mener à l’altruisme, à l’entraide, au sacrifice, au soutien, à la solidarité, à un courage extraordinaire et un tas d’autres choses. […] Au cours de l’histoire, je pense que l’impact de la morale s’est étendu – la reconnaissance toujours plus large de catégories d’individus doués d’humanité, c'est-à-dire possédant des droits. […] Avec l’expérience, y compris l’expérience historique, il est possible d’améliorer la connaissance de notre nature et de nos valeurs.
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S'il s'avère impossible de construire d'authentiques mouvements populaires de masse à l'échelle internationale, il n'est pas évident que la civilisation humaine puisse durer encore longtemps, car une part de l'éthique capitaliste tient dans l'idée que ce qui importe, c'est la quantité d'argent que l'on pourra faire le lendemain : c'est la valeur clé du système, le profit pour demain. Pas seulement le profit, mais l'idée c'est que le lendemain doit promettre du bon. En conséquence, la planification de l'avenir ou n'importe quel dispositif de réglementation qui soutiendrait l'environnement sur le long terme devient impossible. Cela signifie que la planète va très rapidement décliner.
Si nous attendons un désastre écologique, ce sera trop tard. Il est certainement vrai que si la menace grandit, cela va peut-être motiver la population, mais il ne faut pas attendre que cela arrive. Etant donné l'état actuel des mouvements populaires existants, ce serait probablement les fascistes qui prendraient le pouvoir - avec l'accord de tout le monde parce que cela représenterait la seule méthode de survie imaginable. Moi-même je serais d'accord, parce qu'il n'y a actuellement aucune autre alternative. Il ne faut donc pas attendre que les désastres se produisent, il faut d'abord créer la structure de fond. C'est maintenant qu'il faut semer les germes, de façon à ce que quelles que soient les occasions les gens soient en mesure d'en faire quelque chose de constructif.
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Liens utiles :
Oeuvre de Chomsky (en anglais)
Chomsky.fr (français)
Chomsky et cie, film de O.Azam et D.Mermet (notamment animateur de l'émission Là-bas si j'y suis sur F.Inter).
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N.Chomsky est un fin observateur du conflit israélo-palestinien, au même titre que tous les conflits dans lesquels son pays est impliqué. Voir à ce sujet le petit recueil Le champ du possible, entretiens croisés avec Ilan Pappé (novembre 2008), ainsi que ses multiples articles et interview.